Autour du quai
Un tour de quai pour l'histoire (Texte de François Chappé * )
"Faire son tour de quai" est un rite qu 'accomplissent fréquemment les vieux Paimpolais et les touristes éclairés. Les ethnologues ou les sociologues qui
entreprendraient de l'interpréter auraient bien du mal à identifier la variété des bénéfices escomptés par ces arpenteurs de quai depuis el plaisir pur de la promenade aérée jusqu'au suivi des travaux en cours en passant par la satisfaction venimeuse de vérifier "quelle connerie a encore fait la mairie",la respiration d'une bouffée de nostalgie ou l'espoir plus ou moins avoué de rencontrer un copain pour aller boire un coup. N'appartenant à aucun de ces deux corps de savants, nous nous proposons modestement de commencer notre propre tour de quai en une libre méditation dont la conduite sera orientée autour de la notion de trace en espérant limiter le caractère nécéssairement empirique des concepts de paysage et d'identité portuaires par les exigences des activités historienne et patrimoniale. La méthode pour faire un bon tour de quai n'existe pas.
Modeste écho de la stimulante affirmation de Paul Veyne "il n'y a pas plus de méthode de l'histoire qu'il n'en existe de l'ethnographie ou de l'art du voyage", ce propos rapelle que l'ensemble des traces que constituent les quais de Paimpol peut être regardé, appréhendé, interrogé de mille manières sans qu ' aucune méthode scientifique
ne dirige cette considération.
Seulement deux certitudes guident notre tour de quai. Le paysage portuaire ne s'offre pas à la vue du promeneur comme une donnée objective. Il est construit par le regard cultivé de ce dernier. Ainsi nous pouvons effectuer notre tour de quai en irréductible gauchiste "voyant" dans les maisons d'armateurs bordant le quai Morand ou dans les bateaux de plaisance mouillés dans les bassins les signes d'une insupportable inégalité sociale ou au contraire en citoyen gestionnaire satisfait de l'attractivité touristique de ces beaux bâtiments hôteliers et des droits d' amarrage aux pontons que recueille la municipalité.
Nous pouvons encore faire notre tour de quai en urbaniste attentif à la qualité du front deport aménagé sur les quais Duguay-Trouin et Morand, en citoyen
sensible à l'offre de logements sociaux,en particulier les HLM du champ de foire avec vue sur la baie de Paimpol, en hédoniste comblé par la qualité des terrasses de cafés (quai de Kernoa, Duguay-Trouin, Morand), en esthète embrassant d'un même regard bassins à flot et baie de Paimpol. A l'occasion de la Fête du chant de marin, celle d' août 2005 par exemple, nous pouvons nous immerger dans ce splendide "son et lumière" qui illumine les quais ou maugréer notre solidarité avec les riverains qui pendant deux nuits ont du mal à dormir. Ce sont nos attentes condensées dans nos regards qui créent ce paysage portuaire.
Si les quais de Paimpol sont perçus collectivement comme un ensemble spatial et paysager, l' historien affronte son hétérogénéité historique. L' école Saint -Joseph relève de l'histoire scolaire et idéologique. La salle des fêtes est un "lieu de mémoire politique". Le regard posé sur les quais de Paimpol dévoile plusieurs types de "maritimité". L 'ancienne École d' Hydro signale une activité marchande au long cours, l' Agence maritime de l' Ouest suggère le cabotage et le tramping tandis que les bateaux de plaisance illustrent la maritimité contemporaine dominante à Paimpol.
(* Maître de conférences d'histoire contemporaine, université de Bretagne Sud.)